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artículos

EDUCATION POPULAIRE, ANIMATION SOCIOCULTURELLE ET PROFESSIONNALISATION DES ANIMATEURS EN FRANCE
Jean-Claude Guillet (1)
(Bordeaux, Francia)


En France, le passage de l'Education Populaire à l'Animation socioculturelle correspond notamment à l'apparition d'une pédagogie anti-autoritaire (la révolution inachevée de 1968 fut le symbole de ce type de changement). L'arrivée de l'animation professionnelle signifie pour sa part la fin du monopole des militants et des bénévoles. Mais alors, que reste-t il des valeurs d'hier ?
Quels nouveaux défis aujourd'hui ?



Depuis la fin des années 1950, la multiplication des équipements et services socioculturels dans les villes et l'élaboration d'un projet d'animation ont favorisé l'émergence de nouvelles professions qui se sont inscrites dans les interstices d'une société urbaine en mutation. Les animateurs professionnels ont eu à assumer des fonctions sociales que n'assurent plus les églises, les écoles, les syndicats ou diverses institutions privées. Ils ont progressivement réussi à s'imposer, à se multiplier et à se faire reconnaître comme agents sociaux nécessaires à l'adaptation d'une société en mouvement. Leur développement croissant s'explique par un besoin de médiation, de reliance de plus en plus ressenti en raison des transformations de la société. C'est presque toujours à l'animation professionnelle que l'on fait appel lorsqu'il s'agit de favoriser la vie sociale et culturelle d'une commune, d'un équipement mais aussi des projets liés aux périodes de vacances, des journées sports, des pratiques innovantes en matière d'insertion ou de prévention, et encore, et peut-être surtout, des activités collectives dans les quartiers fragiles.

Dans ce jeu, les animateurs ont réussi à s'imposer en inscrivant leur action tantôt dans les zones dynamiques des villes, tantôt dans les secteurs les plus en crise. Tâche difficile s'il en est, impossible ou idéaliste diront certains, mais réelle. Débordant les territoires de l'éducation populaire et de l'action sociale, l'animation urbaine a donné naissance à un ensemble professionnel au contour imprécis mais bien visible d'autant qu'il s'inscrit dans un projet public soutenu par les collectivités locales et l'État. Dans les années 1990, la fonction publique territoriale annonce qu'elle emploie des dizaines de milliers d'agents intervenant dans le domaine de l'animation et le secteur privé associatif regroupe aujourd’hui environ 150. 000 animateurs professionnels. L'étonnante extension de ce champ dans divers secteurs urbains (résidentiels, scolaires, sportifs, sociaux, touristiques...) ainsi que dans des services de plus en plus variés (municipaux, départementaux, associatifs…) n'est pas cependant sans poser de sérieuses questions sur le rôle que la société lui accorde (2).

Après avoir rappelé les conditions historiques de leur apparition, il convient de souligner la diversification des fonctions qu’ils remplissent et de s’interroger sur les enjeux urbains de leur profession.



L’émergence des animateurs
Parmi les multiples éléments participant, à partir des années soixante, à la profession-nalisation des animateurs, quatre d’entre eux peuvent être retenus. C’est d’abord l’invention de l’animation urbaine dans un contexte politique favorable aux concertations entre les administrations de l’État et les fédérations associatives. C’est ensuite le renforcement des procédures étatiques qui, de 1962 à 1975, proposent des grilles d’équipements de plus en plus précises et fonctionnelles dont la gestion nécessite des animateurs permanents. C’est encore, pour répondre à la crise à partir des années 1980, l’organisation de procédures locales d’interventions urbaines qui favorise la diversification des acteurs sociaux. C’est enfin le développement des centres de loisirs destinés aux jeunes et aux personnes âgées qui se multiplient dans les villes.

L’invention de l’animation
En cumulant l’idée de rassemblement et celle d’un État fort et interventionniste, les changements politiques qui s’organisent après 1958 jouent un rôle décisif dans la mise en place progressive du modèle urbain d’animation. Ce modèle, inspiré des expériences antérieures, ne peut-être dissocié des profonds changements qui affectent la société française, qu’il s’agisse de la poussée démographique, de la scolarisation croissante, de l’exode rural et de l’urbanisation accélérée qu’il entraîne, ou des modifications de la structure familiale. Tout un ensemble d’éléments contribue à modifier les modes de vie et de valeurs conduisant l’État et les collectivités locales à intervenir dans un secteur resté longtemps en charge de la société civile et de ses organisations.

Mais on ne peut cependant pas comprendre la professionnalisation des animateurs si l’on ignore l’histoire de l’éducation populaire et si l’on ne tient pas compte de certains éléments de l’action sociale et de l’action culturelle qui ont organisé les loisirs urbains autour d’un ensemble d’institutions et de mouvements issus du catholicisme social et des œuvres laïques. Cet ensemble s’est constitué depuis la fin du dix-neuvième siècle et a laissé des traces toujours visibles dans les villes, qu’il s’agisse des patronages, des centres aérés et des mouvements de jeunes (3).

Ces mouvements d'éducation populaire ont participé à de multiples projets éducatifs destinés à favoriser la démocratisation des savoirs dans le but de compléter l'enseignement scolaire et de former des citoyens. Si l'on parle généralement de l'éducation populaire au singulier, c'est qu'on oublie qu'elle a souvent trouvé sa raison d'être et sa force dans les rivalités opposant les laïques aux catholiques et même aux socialistes. Ce temps des militants où les frontières sont ressenties comme plus nettes entre les classes sociales, entre les groupes d'âge, entre les mentalités et les idéologies se défait progressivement en raison des transformations profondes liées à l’évolution de la société et des villes qui déstructurent les solidarités anciennes. Les jeunes deviennent plus nombreux et plus proches, la lutte des classes s’affadit, les nouveaux espaces urbains, notamment les grands ensembles, nécessitent de nouvelles formes d’animation.

Le concept d'animation qui s'impose progressivement résulte d'un ensemble complexe initié à la fois par les avancées des mouvements et fédérations d'éducation populaire depuis le début du siècle et par la conception jacobine de l'État en France. Ce concept, comme celui de ministère de la Jeunesse et des Sports, s'inscrit dans une vision politico-administrative française qui marque sa différence dans l'espace européen puisqu'il est absent dans les autres États de l'Union Européenne généralement décentralisés. On peut admettre avec Michel Héluwaert (4) que les notions françaises d'animation et de ministère de la Jeunesse et des Sports résultent de la recherche d'un équilibre entre un modèle d'État privilégié par les systèmes totalitaires des années 1930 à 1980 en Europe et celui des nations anglo-saxonnes valorisant les principes du libre regroupement des citoyens dans une perspective libérale et communautaire. Impulsés et financés par l'État, les équipements et services qui accompagnent l'émergence de l'animation participent d'une définition franco-française d'intervention publique qui tente de réaliser un équilibre entre ces deux modèles. Ce qui fait "système" dans cet ensemble, c'est l'engagement des réseaux civils dans sa constitution et le renforcement de l'intervention de l'État et des collectivités locales. Les mouvements d'éducation populaire acceptent d'abandonner une partie de leur spécificité et de leurs idéologies pour affirmer la nécessité d'une animation neutraliste (ce qui ne signifie pas forcément neutre) de la formation de professionnels. G. Poujol note avec raison que "cette proclamation est symptomatique de l'expression d'une société dont la laïcité tient désormais de sur-moi et qui refoule honteusement autant le religieux que le politique" (5). En entonnant le refrain de l'État Providence, les mouvements d'éducation populaire participent à l'invention d'un système qui peu à peu leur échappe même s'ils gardent des liens étroits avec lui.

L’animation reste un concept ouvert qui, comme ceux de la culture, de l'éducation ou du sport ne peut se réduire à une définition générale. Ce concept, largement induit par les transformations urbaines, est lié aux phénomènes de crise du lien, à l'inadéquation des certitudes culturelles d'hier et se présente d'abord comme une méthode d'adaptation, d'intégration et de transformation sociales visant à stimuler des expressions multiples notamment dans des milieux populaires localisés.

Les équipements socioculturels et leur gestion
La transformation des villes et le fonctionnalisme dominant dans leur aménagement accélèrent l’édification de nouveaux lieux d’animation et la mise en place de professionnels pour en assurer la gestion. Stratégies des responsables fédéraux associatifs des grands mouvements et stratégies des techniciens des politiques étatiques se rejoignent pour déboucher sur l'ouverture massive d'équipements spécifiques, gérés par des associations privées ou parapubliques. La distinction privé/public, si elle garde sa pertinence, perd de sa visibilité. L'État apparaît comme maître d'œuvre. C'est sous son égide que se généralisent des procédures de financement dans le cadre du Plan, que se créent des filières diversifiées de formation professionnelle (instituts universitaires de technologie, instituts régionaux du travail social, diplômes d'État des ministères, etc.). Les équipements s'institutionnalisent et les bénévoles et militants côtoient de nouveaux professionnels.

La réglementation officielle concernant les équipements culturels et sportifs a été élaborée progressivement par de nombreuses administrations. Plusieurs ministères ont été amenés à élargir leur action et à promouvoir de nouvelles formes d'intervention ; par exemple, le ministère de la Santé et de la Population a proposé la réalisation de nouveaux foyers de jeunes travailleurs et de centres sociaux, mais c'est le Haut-Commissariat de la Jeunesse et des Sports, qui, lors de la loi-programme d'équipements sportifs et socio-éducatifs du 28 janvier 1961, initie le premier effort de planification et de normalisation. Le projet de loi définissait, pour chaque catégorie d’agglomérations, la nature et l'importance des équipements à prévoir, en précisant les normes déjà présentées dans les grilles d'équipements des grands ensembles d'habitation réalisée par différents ministères. Les résultats sont là, les villes se sont couvertes de plusieurs milliers d’équipements aux intitulés multiples. Foyers, maisons, clubs de jeunes, centres sociaux, centres d’animation de quartier, centres de vie, on n’en finirait pas d’énoncer leurs appellations. Pour autant, la place croissante de ces équipements urbains ne s’est pas fait sans heurts et leurs modèles de fonctionnement se sont diversifiés selon les milieux, les moyens d’action et la capacité d’innovation des animateurs et des administrateurs. On peut approximativement distinguer trois types d’adaptation sur le terrain correspondant aux options de l’intégration sociale, de l’action culturelle et de l’animation globale (6). C’est dire leur grande plasticité et la nécessité pour comprendre leur place dans les divers secteurs urbains, de tenir compte des situations sociales et politiques spécifiques dans lesquelles ils s’inscrivent (7). C’est dire aussi le rôle joué par les milliers d’animateurs qui en assurent la gestion.

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Notas:
(1) Jean-Claude Guillet est Professeur émérite en Sciences de l’Éducation de l´ Université Michel-de-Montaigne Bordeaux 3. France. gilletalfred@yahoo.fr

(2) AUGUSTIN J.-P. et GILLET J.-Cl., L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux. Coll. Débats/Jeunesses, Paris : L’Harmattan, 2000 (une partie de cette intervention se réfère à différents chapitres de cet ouvrage.
GILLET J.-Cl, L’animation en questions, Ed. Erés, Toulouse, 2006.

(3) AUGUSTIN J.-P. et ION J., Des loisirs et des jeunes, cent ans de groupements éducatifs et sportifs. Paris : Editions ouvrières, 1995.

(4) HELLUWAERT M., Jeunesse et sports, espérances contrariées, marginalités récupérées. Propos sur des utopies abandonnées…. L'Harmattan, 2002.

(5) POUJOL G., Profession : animateur. Toulouse : Privat, 1989.

(6) AUGUSTIN J.-P. et DUBET F., L’espace urbain et les fonctions sociales de l’animation. Les Cahiers de l’animation, 7, 1975.

(7) HUET A., L’action socio-culturelle dans la ville. Paris : L’Harmattan, 1994.

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